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Cliché pris l’été 1944, montrant des officiers et secrétaires du camp d’Auschwitz profitant de moments de détente à quelques kilomètres du camp.

«Happy Nazis»: Démission morale et banalité du mal

  • Stéphane Mercier

Légende photo : Cliché pris l’été 1944, montrant des officiers et secrétaires du camp d’Auschwitz profitant de moments de détente à quelques kilomètres du camp.

Happy Nazis : c’est le titre d’un documentaire diffusé en 2008 par le SBS, une chaîne du service public australien. Je n’en avais jamais entendu parler, jusqu’à ce que le mystérieux algorithme de Youtube me propose une vidéo à ce sujet (https://youtu.be/JmTgup9Ksto), alors que je ne recherchais rien en particulier à propos de la deuxième Guerre mondiale. Poussé par la curiosité, j’ai voulu savoir ce qu’il en était de cette « insoutenable légèreté d’être… un nazi ». Voici, en quelques mots, de quoi il s’agit. En janvier 2007, l’archiviste du U.S. Holocaust Museum recevait un album photographique de la part d’une personne désireuse de conserver l’anonymat. Les clichés avaient été pris à l’été 1944 et montraient des officiers et membres du personnel d’Auschwitz profitant de moments de détente à quelques kilomètres du camp de sinistre mémoire. L’album avait appartenu à un haut responsable du camp, chargé en particulier des communications pour établir la liste des détenus à leur arrivée, leur destination (travail forcé ou exécution), etc. À la fin de la guerre, l’album fut trouvé par un soldat américain, et était demeuré inconnu du public jusqu’il y a une quinzaine d’années.

Les photos, comme celle qui illustre cet article, montrent des officiers, des secrétaires et d’autres responsables du camp en train de plaisanter, de jouer de la musique, de chanter, de se détendre. Des gens dont la joie de vivre contraste avec les photographies bouleversantes de déportés, prisonniers, tristes et abattus. Deux mondes que tout semble séparer. Et pourtant.

« Ils ont presque l’air de gens normaux »

Interrogée à propos de l’album, une dame âgée, qui fut elle-même prisonnière à Auschwitz à l’époque où ces photos de vacances ont été prises, commente : They almost look like normal people, « ils ont presque l’air de gens normaux ». Comment, se demande-t-elle encore, peut-on ainsi prendre un bain de soleil et s’amuser quand, à côté de cela, on participe à une entreprise de mort si atroce ? Oui, il est naturel de se poser la question. Comment le docteur Mengele, qui fut le criminel que l’on sait, peut-il apparaître tout sourire sur la photo où l’on voit les officiers former un chœur pour chanter ensemble par une belle journée d’été ? Et l’archiviste du musée de l’Holocauste de conclure : « Un des aspects les plus difficiles de cet album, l’un de ceux qui posent le plus de questions, c’est de voir qu’ils n’ont pas l’air méchant (they don’t look evil), ils ont l’air d’être des personnes normales (they look like normal people), comme vous et moi. Comment une personne en vient-elle à considérer le meurtre de masse comme socialement, moralement acceptable ? »

Rapport sur la banalité du mal

Ils ont presque l’air de gens normaux, avait dit la survivante. Ils ont l’air de gens normaux, ils n’ont pas l’air méchant, reprend l’archiviste. Pourquoi parler d’air ? C’étaient des gens normaux. Ils n’ont pas seulement un air de normalité. Ils sont normaux, ils sont bel et bien comme nous, et nous sommes comme eux. C’est peut-être l’aspect le plus déconcertant de ce triste épisode de l’Histoire, qui abonde en crimes de toutes sortes à toutes les époques. Cet aspect avait été bien mis en lumière en 1963 par une philosophe (juive), Hannah Arendt. Cette année-là, elle publiait un ouvrage qui fit grand bruit : Eichmann à Jérusalem. Le sous-titre livrait le cœur de son analyse : Rapport sur la banalité du mal (A Report on the Banality of Evil). Arendt avait assisté au procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, en 1961-62 : l’homme avait été l’un des principaux responsables de la mise en œuvre du système concentrationnaire. Arendt, pourtant déjà connue pour un ouvrage qu’elle avait publié sur Les Origines du totalitarisme, fut complètement prise au dépourvu : Adolf Eichmann ne ressemblait pas au monstre que, comme tout un chacun, elle avait imaginé. C’était en réalité un petit fonctionnaire, un homme sans envergure, un homme foncièrement médiocre, sans relief : un être résolument banal, qui exécutait des ordres parce qu’il avait choisi de vivre sa petite vie en faisant son travail, sans guère s’inquiéter de la portée ni des conséquences de ses actes.

Démissionner, c’est renoncer à faire pour laisser faire, pour obéir, pour regarder ailleurs, pour collaborer

Que l’on ne se méprenne pas : Arendt n’a jamais voulu défendre ou justifier Eichmann : c’était un criminel, et, à ce titre, il devait être puni. Elle a cependant voulu comprendre comment un homme qui n’avait rien d’un sadique avait ainsi pu collaborer à une entreprise de déshumanisation aussi radicale que systématique. Eichmann avait collaboré à une effroyable machine de mort parce qu’il n’avait pas voulu penser, parce qu’il avait « simplement » détourné le regard pour ne pas avoir à réfléchir sur ce qui se passait sous ses yeux et avec sa complicité : il avait démissionné de ses responsabilités d’être humain. Voilà pourquoi il est coupable : sa démission intellectuelle et morale relève de sa propre responsabilité ; par la suite, ses actes les plus impardonnables n’ont été que la conséquence de cette démission initiale.

Quand on renonce à la réflexion morale, on peut devenir le collaborateur docile de la pire entreprise de déshumanisation qui soit. Pour en arriver là, il ne faut pas tant faire (activement) quelque chose, que démissionner, c’est-à-dire renoncer à faire pour laisser faire, pour obéir, pour regarder ailleurs, pour collaborer, fût-ce indirectement. Eichmann n’a jamais appuyé sur la gâchette, n’a jamais enfermé personne dans une chambre à gaz : sa collaboration était « administrative », si j’ose dire : il était si facile, en n’y pensant pas trop, de ne pas s’inquiéter outre mesure de celui qu’il était devenu.

La démission morale est un processus en cascade

Voilà la « banalité du mal » : la collaboration au mal est devenue insensible, parce qu’elle est le fait d’une acceptation quotidienne, la conséquence d’un refus de regarder la réalité en face et de prendre ses responsabilités. Par lâcheté, par faiblesse, par médiocrité. Non que le mal soit toujours banal : il y a des tortionnaires, il y a des sadiques. Mais la majorité est « banalement » mauvaise : elle rend possible la monstruosité en fermant les yeux, en laissant faire, en estimant qu’elle à d’autres chats à fouetter, que tout cela n’est pas son affaire.

Et quand on a mis le doigt dans l’engrenage, tout va de mal en pis. La démission morale est un processus en cascade. C’est l’une des leçons de la très célèbre expérience de psychologie sociale menée par Stanley Milgram, au début des années 60 (l’article « Behavioral Study of Obedience », publié en 1963, la même année que Eichmann à Auschwitz, est devenu un livre, Obedience to Authority, en 1974 ; trad. fr. Soumission à l’autorité). Nous connaissons tous l’expérience : on demande aux participants d’envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à une autre personne ; deux tiers des participants acceptent d’électrocuter leur victime jusqu’à mettre sa vie en danger, sous prétexte que l’expérience « exige » de poursuivre. Heureusement, les décharges ne sont pas réelles, et la victime simule une douleur qu’elle ne ressent pas. Mais les participants n’apprennent ce « détail » qu’au terme de l’expérience, qui révèle donc, comme on le sait, une tendance générale de se soumettre à l’autorité.

Comment des gens ordinaires peuvent en arriver à adopter un comportement immoral et néfaste

Mais il y a plus. L’expérience révèle aussi, observent Carol Tavris et Elliot Aronson, « comment des gens ordinaires peuvent en arriver à adopter un comportement immoral et néfaste, par une réaction en chaîne où chaque acte est suivi d’une justification » (Pourquoi j’ai toujours raison et les autres ont tort, Flammarion 2016, p. 59 ; trad. fr. de Mistakes were made (but not by me), 2007). De quoi s’agit-il ? Les lecteurs qui se rappellent mon article sur la « tactique du salami » (CLV magazine n°21 de juillet 2018) ne seront guère surpris du mécanisme qui est à l’œuvre ici. Supposez que, dans l’expérience de Milgram, un participant répugne à envoyer une forte décharge électrique à une victime : rien de plus normal. Supposons maintenant qu’à ce récalcitrant, on indique que l’expérience est importante pour le progrès de la science, et que, somme toute, on ne lui demande pour commencer que d’envoyer une minuscule décharge à la victime. Pour qu’il puisse s’assurer de l’innocuité de ladite décharge, on la lui fait éprouver : oui, vraiment, ce n’est rien, c’est à peine si l’on ressent quelque chose. Aucun problème, le participant s’exécute. Puis, on augmente l’intensité. De nouveau, on lui fait sentir la décharge qu’il s’apprête à infliger à autrui : la différence est à peine perceptible. Puis on augmente, insensiblement ou presque. Où allez-vous mettre la limite ? Chaque étape se retrouve ainsi justifiée par la précédente : de rien, on passe à deux fois rien, puis trois fois rien. Au total, se dit-on, pas grand-chose. Une fois le processus enclenché, avec la justification que « je ne fais quand même rien de mal, ou en tout cas rien de bien répréhensible », on s’investit dans ce que l’on fait, et il devient de plus en plus difficile de trouver une bonne raison de s’arrêter à un moment donné. En effet, si l’on s’arrête alors, pourquoi ne s’est-on pas arrêté plus tôt ? Et si l’on n’en reste pas là, pourquoi n’irait-on pas un peu plus loin ? Et ainsi de suite.

Revenons à Eichmann, fonctionnaire sans envergure à qui l’on propose un emploi offrant toutes les garanties dont peut rêver un homme comme lui. On ne lui demande pas nécessairement de faire quelque chose d’impardonnable. Pas tout de suite ; on l’habitue à se déresponsabiliser : une fois qu’il a démissionné de sa responsabilité morale en laissant d’autres décider à sa place, il peut exécuter son travail avec application et sans remords : la réflexion morale n’est plus de son ressort, se dit-il, et c’est tant mieux, c’est plus simple comme ça, il peut se préoccuper d’autre chose.

La plupart des gens se font une assez bonne opinion d’eux-mêmes

À cela vient s’ajouter un autre élément du mécanisme de l’autojustification, qui tient en une phrase : « Au fond, je ne suis pas un mauvais bougre. » En dehors des saints (qui savent ce qu’ils valent vraiment) et des suicidaires (qui ne le savent pas, mais qui sont gouvernés par une pulsion de mort), la plupart des gens se font une assez bonne opinion d’eux-mêmes. Là encore, c’est parfaitement normal, et c’est même plutôt une bonne chose : si je me vois comme quelqu’un de plutôt bien, cela me rappelle d’agir en conséquence au quotidien. Mais si j’agis mal, il se produit une dissonance cognitive : d’un côté, je suis quelqu’un de bien ; de l’autre, je n’agis pas comme tel. L’individu cherche alors à surmonter cette dissonance gênante. Comme on répugne profondément à abandonner la bonne idée que l’on a de soi-même, on est conduit à rejeter la proposition dissonante. On dira donc : « Je suis quelqu’un de bien ; puisqu’il en est ainsi, je n’ai pas vraiment mal agi, mais j’avais de bonnes raisons de faire ce que j’ai fait. » Nous y voilà : au lieu d’admettre humblement que nous étions sans doute moins vertueux que nous ne le pensions, nous procédons de préférence à une réévaluation méliorative de nos actes pour les justifier à posteriori et préserver ainsi notre image, notre amour-propre.

Voilà pour la justification. Appliquez maintenant cela au cas de la personne qui, de compromission en compromission, commet des actes de plus en plus répréhensibles sans avoir jamais trouvé la force de dire non. La personne en question n’éprouve guère de difficultés à justifier sa première petite compromission ; insensiblement, la justification s’étend à la compromission suivante, à celle qui vient après, et ainsi de suite. Au bout du compte, on se croit fondé à commettre des vilenies qu’on eût tout d’abord repoussé avec horreur. Plus vous persécutez quelqu’un, plus vous êtes obligé de penser que vous êtes dans votre bon droit. C’est le principe du cercle vicieux : chaque coup porté à la victime justifie ainsi le coup suivant que vous lui porterez, car la fuite en avant est, paradoxalement, la seule manière de préserver l’image de soi dont tout un chacun a besoin pour mener une vie normale. « J’étais obligé de le punir », autant dire que c’était sa faute ; « maintenant que je dois le rudoyer davantage encore, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même, puisqu’il m’a obligé à en arriver là. » C’est ainsi que raisonne, avec une terrifiante lucidité, le père des Frères Karamazov (part.I, l. 2, chap. 8) : « Un beau jour, comme on lui demandait : ‘Pourquoi détestez-vous telle personne ?’, il avait répondu, dans un accès d’effronterie bouffonne : ‘Elle ne m’a rien fait, c’est vrai, mais moi, je lui ai joué un vilain tour et, aussitôt après, j’ai commencé à la détester.’ » Les collaborateurs du mal ne font rien d’autre, et ceux qui se servent d’eux connaissent assez les mécanismes de l’autojustification pour les employer à leur profit. Qu’ils soient ainsi manipulés, redisons-le, ne les excuse en rien, comme le rappelle la chanson Universal soldier de Buffy Sainte-Marie (1964) : ce soldat de tous les peuples et de tous les temps est celui sans qui Hitler n’aurait pu construire ses camps, celui sans qui César se serait retrouvé seul, car, sans lui, la machine meurtrière ne peut poursuivre son œuvre de mort :

Without him
How would Hitler have condemned him at Dachau?
Without him Caesar would have stood alone.
He’s the one who gives his body as a weapon of the war
And without him all this killing can’t go on.

« Que pouvais-je bien faire ? »

Même sans collaboration active, la démission morale induit elle-même le cercle vicieux en ne s’opposant pas au mal. La sentence de Publilius Syrus, un célèbre mimographe latin du premier siècle, n’a rien perdu de son actualité : patiendo multa venient quæ nequeas pati, « l’intolérable se produit à force de tolérance. » On laisse faire, on regarde ailleurs une fois, deux fois, puis on fait le gros dos, on adopte la posture de l’autruche en attendant que l’orage passe. Et on se justifie : « Que pouvais-je bien faire ? » Permettez-moi une anecdote personnelle. Lorsque j’ai été chassé de l’Université pour avoir rappelé quelques motifs de refuser l’avortement, j’ai été confronté, entre autres, au président de mon département de philosophie et à son successeur. Ce dernier m’a consterné par son cynisme : les bébés avortés, m’avait-il dit explicitement, ça ne l’intéresse pas, un point c’est tout ; ce qui l’intéresse, c’est la bonne image de marque de son département. Consternant, mais guère surprenant de la part d’un carriériste manifestement dénué de sens moral. C’est la réaction de son prédécesseur qui m’a davantage heurté : il m’a dit sans ambages que oui, c’est vrai, l’avortement est quelque chose de terrible ; mais c’était pour ajouter dans la foulée qu’il condamnait néanmoins mes propos, parce que c’était un sujet qu’il ne fallait pas aborder. Mentir, se cacher, ne rien faire, mentir encore, et se mentir à soi-même pour commencer, afin de pouvoir se dire que non, on ne fait décidément rien de mal. Voilà l’attitude lâche et démissionnaire qui permet au mal de progresser tandis qu’on regarde ailleurs et qu’on s’habitue à une coupable docilité (dans un article récent intitulé « Why I am no longer a tenured professor at the University of Toronto », National Post, 19 janvier 2022, le fameux universitaire canadien Jordan Peterson ne dit rien d’autre).

Les jeunes femmes chargées, à Auschwitz, de la communication avec l’appareil du Reich, celles que l’on voit se détendre et chanter sur la photo, se disaient peut-être la même chose : « Moi, je ne fais que dresser des listes d’entrées, je ne fais de mal à personne. Les choses se produisent, je relaie l’information. Non, décidément, je ne fais rien de mal. » Ces jeunes femmes étaient parfaitement normales, alors même qu’elles collaboraient à un vaste programme d’extermination. Elles ne sont pas différentes des personnes qui, aujourd’hui, demeurent interdites devant ces clichés de vacanciers nazis, et qui se demandent comment on peut en venir, pour reprendre les termes de l’archiviste du Musée de l’Holocauste, « à considérer le meurtre de masse comme socialement acceptable, comme moralement acceptable ». Oui, comment ?

Ces personnes ne doivent pas chercher très loin la réponse : elles-mêmes tolèrent, n’est-ce pas ? le meurtre de masse des bébés dans le ventre de leur mère. On débattra longtemps encore du nombre exact de victimes des camps de concentration nazis, et au fond, cela importe peu : chaque innocent assassiné est une victime de trop. Mais ces criminels ont au moins eu la décence de ne pas se vanter du nombre de malheureux qu’ils ont massacré : ils se sont efforcés de le cacher. Aujourd’hui, au contraire, avec la collaboration active de tant de gens qui trouvent à s’indigner (à juste titre) des crimes nazis, l’OMS peut fièrement annoncer plus de 40 millions d’enfants assassinés dans le sein maternel chaque année (!) de par le monde ; et les décideurs politiques peuvent pavaner d’en faire toujours plus pour accroître encore ce nombre de victimes. Et ce, avec la collaboration des gens qui ne trouvent rien à y redire, quand ils n’osent pas appeler cela un « droit » ou des « soins de santé ». Le lexique nazi pratiquait aussi l’euphémisme : pour le bien de la nation aryenne, pour résoudre son problème racial, on avait découvert une « solution finale ». Et beaucoup de gens n’ont rien trouvé à redire.

Mengele pratiquait allègrement des avortements

J’évoquais tout à l’heure le docteur Mengele, « l’ange de la mort », que l’on voit chanter avec les autres dans la chorale improvisée des officiers en villégiature non loin d’Auschwitz. Échappant à la vigilance de ceux qui eussent voulu le traîner devant un tribunal après la guerre, il trouva refuge en Argentine. Là, il ne pouvait certes plus officiellement exercer la médecine. Alors il pratiqua illégalement ce que l’on appelle aujourd’hui pudiquement des « actes médicaux », en continuant de faire ce qu’il faisait le mieux : donner la mort à des malheureux incapables de se défendre. Mengele pratiquait donc allègrement des avortements. En ce temps-là, pourtant, l’avortement était illégal en Argentine. Mais un homme voué à l’immoralité n’allait pas reculer devant la simple illégalité, aussi se fit-il, dans le pays, une réputation d’avorteur (voir N.C. Nash, « Mengele an Abortionist, Argentine Files Suggest », New York Times, 11 février 1992). Si le sujet n’était pas aussi dramatique, on pourrait plaisanter comme le poète latin Martial raillait un certain Diaulos en persiflant la dangereuse incompétence des médecins de son temps (Epigrammes, X 47) :

Nuper erat medicus, nunc est vispillo Diaulus :
Quod vispillo facit, fecerat et medicus.

« Diaulos était médecin naguère, il est aujourd’hui croque-mort : son art est celui qu’il exerçait déjà comme médecin. »

L’Ange de la mort aurait sans doute trouvé ironique de savoir que les meurtres qu’il pratiquait seraient érigés par d’autres en « droit des femmes à disposer de leur corps »

L’Ange de la mort aurait sans doute trouvé ironique de savoir que les meurtres qu’il pratiquait à son époque en toute illégalité seraient, à quelques années de là, érigés par d’autres assassins et leurs complices, en « droit des femmes à disposer de leur corps ». Sûrement, il se serait amusé de la situation : en quelques décennies à peine, déshumaniser un être humain pour le tuer de sang-froid est passé du statut de crime contre l’humanité à celui de « soin de santé » (remboursé par l’assurance maladie). La barbarie nazie n’est pas une aberration du passé : elle se poursuit sous nos yeux. Elle se poursuit avec les Mengele qui tuent et militent pour que l’on tue toujours davantage ; elle se poursuit aussi avec les Eichmann et tous les « idiots utiles » démissionnaires qui préfèrent ne pas se poser trop de questions, qui laissent faire, qui détournent le regard et ne font rien. Un jour peut-être, on dira, de ces lâches silencieux, ce qu’eux-mêmes disent aujourd’hui en contemplant les sourires des nazis en vacances : « Ils avaient l’air de gens normaux ».

Stéphane Mercier
CLV magazine n°36

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